SIMON SIMON (1735-1789)


Avant de s’éteindre doucement sous les Lumières - et léguer son héritage au pianoforte naissant - durant les deux décennies qui précèdent la Révolution, le clavecin français connaît une féconde ultime période dans les années 1740 – 1770. Il avait lui-même pris la succession de sa petite sœur l’épinette au début du XVII° siècle, avait grandi sous le règne de Louis XIV, servi par Chambonnières, Louis Couperin, d’Anglebert, Marchand ou Clérambault, et avait connu son apogée sous la Régence, avec François Couperin et Jean-Philippe Rameau. Alors, sous Louis XV, en ces années Pompadour, allait perdurer une école du rococo, riche de ce précieux enseignement classique, typiquement française dans ses racines populaires, son expression aristocratique et sa faculté d’assimilation des diverses influences italiennes ou allemandes, école dont le prestige faisait de la France le modèle absolu du monde civilisé. Les principaux clavecinistes alors - parfois des petits maîtres, mais de quel talent ! - se nomment Antoine Dornel, François Dagincourt, Michel Corrette, Jean-François Dandrieu, Pierre Février, Louis-Claude Daquin, Joseph Bodin de Boismortier, Bernard de Bury, puis dans un second temps, Jacques Duphly, Joseph-Nicolas-Pancrace Royer, Claude Balbastre, Jean-Baptiste Forqueray, Armand-Louis Couperin, Pierre-Claude Foucquet et Simon Simon. Et puis soudainement, vers la fin du règne du Bien-aimé, tandis que le pianoforte arrive d’Angleterre et d’Allemagne, l’inspiration s’émousse, les assauts italiens et allemands opposent une redoutable et légitime concurrence, les querelles musico littéraires dispersent les énergies ; le goût n’est plus aux pudiques émois mais aux sentiments librement exprimés : c’est le début du Romantisme, l’invention de la liberté, selon Starobinski, la fin d’un monde, selon Talleyrand.
Simon Simon est donc l’un des derniers compositeurs français à écrire spécifiquement pour clavecin, en 1761 un Premier Livre puis en 1770 un Deuxième Livre et un Troisième Livre, avec Jacques Duphly (Quatrième Livre, 1768), et Michel Corrette (Sixième Livre des Amusemens du Parnasse, 1769). A partir de ce moment, le frontispice des ouvrages stipulera quelque temps encore pour clavecin ou pianoforte, souvent à des fins commerciales, pour ne plus mentionner finalement que le seul pianoforte. Selon l’Essai sur la Musique ancienne et moderne de 1780, de Jean-Benjamin de Laborde, « Simon Simon, né aux Vaux de Cernay, près de Rambouillet, fut envoyé à l’âge de sept ans auprès du sieur Butet son oncle, Organiste d’une abbaye près de Caen ; mais la médiocrité des talens du maître s’étendit sur les progrès de l’écolier. Madame la Marquise de la Mézangere le vit par hazard, crut lui reconnaître des dispositions pour le clavecin, et l’emmena chez elle, lorsqu’il n’était encore âgé que de treize ans. M. de Saint-Saire et elle entreprirent d’en faire un bon Musicien, et ne négligèrent aucun soin pour y réussir ; il se chargea de lui montrer la Musique et Madame de la Mézangere lui donna des leçons de clavecin. Ils eurent le plaisir de voir prospérer leur élève en peu de tems. Son esprit, ses talens, sa conduite, lui procurerent une infinité d’écoliers, & ce fut le commencement de sa fortune. Le tems qu’il était obligé d’employer à donner des leçons, ne l’empêcha pas d’en trouver assez pour apprendre la composition de M. Dauvergne, qui le mit bientôt en état de travailler à se faire un nom dans cette nouvelle carriere, & les trois livres de pièces de clavecin qu’il donna au public, lui procurerent la connaissance & l’amitié de M. Le Tourneur, maître de clavecin des Enfans de France. Ce galant homme, enchanté des talens et de la sagesse de M. Simon, lui fit épouser Mademoiselle Tardif, l’une de ses élèves, & en faveur de ce mariage, obtint pour M. Simon la survivance de sa charge de Maître de clavecin des Enfans de France, dont il est en possession depuis la retraite à Mantes de son généreux bienfaiteur. Depuis, le Roi a bien voulu lui accorder le brevet de Maître de clavecin de la Reine & de Madame la Comtesse d’Artois. »
Ce que nous savons des dates de sa vie reste approximatif, mais l’on s’accorde sur 1734 ou 1735 pour sa naissance et, faute d’acte de décès, après 1780 pour sa mort. On sait qu’il demeure rue Montmartre, dans la paroisse de Saint-Eustache, et on le voit témoin au mariage de son confrère Georges Lefèvre, le 20 février 1754, à Saint-Germain-l’Auxerrois. Après des débuts peu engageants dans sa province natale, voilà donc vers 1747 le jeune Simon entre les mains de deux professeurs de clavecin : l’illustre disciple de François Couperin - ce dernier lui dédiait une des pièces de son Second Livre, La Mézangére, trente ans auparavant - et un jeune violoniste originaire de Rochefort, M. de Saint-Saire, pour qui Simon écrit à son tour une pièce avec violon dans son Livre de clavecin de 1761, et dont Laborde, à nouveau, parle dans son Essai de 1780 : « Il vint à Paris en 1737, & devint bientôt l’ami de M. Fagon, Intendant des Finances, chez qui les gens de mérite étaient fiers d’être bien accueillis. Ce fut à-peu-près dans le même tems qu’il fit connaissance avec M. le marquis de la Mézangére, dont la femme était la célèbre Musicienne dont nous avons donné un article dans le chapitre précédent. M. de Saint-Saire, peu avantagé des biens de la fortune, trouva un agréable asyle dans la maison de ces époux généreux, qui lui donnerent un appartement, & le traiterent toujours comme leur enfant… Cet habile Amateur aurait eu beaucoup de talent pour la composition, s’il se fut moins défié de ses forces, & et s’il eut pû vaincre sa timidité naturelle, qui l’a toujours rendu trop modeste… Les vrais talens doutent toujours de leur mérite, par les difficultés continuelles qu’ils découvrent dans leur art, tandis que ceux qui n’en ont que des apparences, ne doutent de rien, & inondent de leurs mauvaises productions le public, assez facile pour leur en procurer le débit. »
Comme 1752 avec la Querelle des Bouffons et les débuts de l’Encyclopédie, 1761, année de la parution du premier ouvrage de Simon, est une date importante du règne de Louis XV : la Guerre de Sept ans épuise les finances du royaume, et les restrictions de pensions et de dépenses marquent tristement la fin du magnifique mais dispendieux mécénat de la marquise de Pompadour. Et pourtant l’époque reste fastueuse, et la capitale, tout comme Versailles et bien d’autres villes de province, bénéficie de remarquables embellissements : le Petit Trianon de Gabriel, l’actuelle place de la Concorde, la Madeleine, le Panthéon, tandis que les somptueux hôtels des faubourgs des deux rives sont décorés par Boucher ou Van Loo. Toute la vie culturelle d’ailleurs est foisonnante en ces années soixante du siècle des Lumières : c’est l’époque du Candide et du Dictionnaire philosophique de Voltaire, du Neveu de Rameau de Diderot, de l’Emile et du Contrat social de Rousseau . Mozart rend bientôt sa première visite à Paris où l’on joue Rameau, Haydn, Gluck et les fils de Bach, mais aussi les tout nouveaux opéras-comiques français de Monsigny, Philidor, Favart, Dauvergne ou Mondonville. Seule la production d’œuvres pour clavier s’essouffle, après quelques admirables livres de clavecin : Armand-Louis Couperin en 1751, Jacques Duphly en 1756, Jean-Philippe Rameau en 1757 et Claude Balbastre en 1759, et quelques essais de concertos pour orgue à l’imitation de Haendel par Balbastre, Corrette et Tapray. C’est pourtant ce copieux répertoire qui fera dire à Léopold Mozart que « la musique française ne vaut pas le diable, mais on en vient à changer rigoureusement » … Mozart lui-même ne goûtait qu’un seul compositeur parisien, encore était-il d’origine allemande, c’était Johann Schobert, qui venait d’arriver de Silésie en 1761 et s’était installé au Temple chez le prince de Conti, où pendant sept années d’une vie tôt écourtée il devait publier avec régularité une vingtaine d’ouvrages admirables pour le clavecin, bien que déjà sous l’influence du pianoforte.
Mais cette vie opulente à la fin de l’Ancien Régime ne masque pas l’inquiétude qui s’est installée depuis l’attentat de Damiens sur Louis XV, l’impopularité croissante des privilèges, les conflits européens, le renvoi des Jésuites en 1764 puis la dissolution de leur ordre dix ans plus tard, et plus généralement les prémices romantiques et révolutionnaires entretenues par les artistes et les intellectuels : bientôt Goethe écrit son Werther, et Beaumarchais son Mariage de Figaro. Alors les musiciens s’accrochent à leurs postes officiels, et seuls d’entre eux peuvent survivre ceux qui en bénéficient, comme des prestigieuses tribunes d’orgue ou de la protection de mécènes. C’est le cas de Simon Simon qui, bien avant de s’imposer auprès de la famille royale, est très tôt pris en affection par cette Madame de la Mézangère - à qui il dédie son Premier Livre de Pièces de clavecin, dont la première œuvre porte le nom - et dont Laborde conte les louanges dans son Essai de 1780 : « Fille de M. Bourret, Avocat au Parlement, & intendant de S.A.S. Mad. la Duchesse de Nemours, qui le fit aussi Intendant de sa principauté de Neuf-Châtel, est née le 10 février 1693. Son goût pour la Musique se déclara dès sa grande jeunesse ; le célèbre Couperin lui enseigna à jouer du clavecin, & en peu de tems elle devint sa plus forte écolière. Elle apprit aussi l’accompagnement de Bournonville, le meilleur maître en ce genre qui ait jamais existé. En 1714, elle épousa M. Scott, Seigneur de la Mézangere, & n’en eut qu’une fille, qui fut mariée en 1738 au Marquis de Gange, & qui mourut de poitrine en 1741, dans les bras de sa mère, qui, malgré la plus faible santé, avait volé au fond du Languedoc, pour recevoir ses derniers soupirs. Mad. de Gange jouait parfaitement du clavecin, & n’avait jamais eu de maître que sa mère. L’habileté de cette fille si chérie ne fut pas la seule preuve du talent que Madame de la Mézangere avait pour donner des leçons. Elle éleva chez elle un jeune enfant de treize ans ; & par les bons principes qu’elle lui enseigna, lui fit faire de tels progrès, qu’il est devenu Maître de clavecin de la Reine et des Enfans de France. Madame de la Mézangere avait aussi du talent pour la composition, qu’elle savait parfaitement ; mais elle n’a jamais voulu rendre public aucun de ses ouvrages. Le chagrin qu’elle ressentit à la mort de sa fille, la fit renoncer à tout autre soin qu’à celui qu’elle prit des pauvres de sa paroisse ; elle en fut l’administratrice pendant trente ans, & et ses jours furent comptés par les biens qu’elle fit. Agée maintenant de plus de 86 ans, elle recueille le fruit de tant d’années de vertus, par une tranquillité d’âme, qui l’a résignée depuis longtemps aux ordres de la Providence. »
Ce n’est qu’en 1770, en survivance de la charge de Charles-François le Tourneur qui, selon Laborde « a prouvé ses talens par ceux de son illustre écolière (Madame Victoire) », après avoir donc écrit ses trois livres de clavecin - les deuxième et troisième étant dédiés à Madame Adélaïde, autre fille du roi - qu’il devient le professeur de toute la famille royale, secondé par son épouse dans sa tâche éducative : d’abord auprès de la reine, (alors que Hinner est maître de harpe), de la comtesse d’Artois en 1773, puis après la mort de Louis XV, des enfants Marie-Thérèse-Charlotte, Louis-Joseph, Louis-Charles et Sophie en 1776, de Madame, comtesse de Provence, en 1780, des ducs d’Angoulême et de Berry en 1784, et enfin de Madame Elisabeth en 1787. Son nom figure à ces divers titres dans les Etats de la France jusqu'en 1789. La plupart des confrères de Simon Simon en charge de la maison royale, De la Garde, Gauzargues et Cardon, n’ont pas laissé de souvenir dans le monde musical. Seuls Balbastre, organiste de Monsieur, comte de Provence, en 1787, et Boëly, maître de harpe de la comtesse d’Artois en 1773 et de Madame Elisabeth en 1787 sont restés dans l’histoire, de même que les luthiers Cousineau et Nadermann. Plus tôt, Bernard de Bury, excellent compositeur, tout aussi précoce puisqu’il édite en 1737, âgé de 17 ans, un superbe livre de clavecin, accumulait quant à lui les survivances de Marie-Antoinette Couperin en tant que claveciniste du roi depuis 1741, et de son oncle Collin de Blamont à la Chambre en 1744 puis de Rebel à la Surintendance en 1751.
Antoine Dauvergne, avec qui Simon travaille l’écriture, est directeur du Concert spirituel et de l’Académie de Musique ; il a composé, à l’époque de la Querelle des Bouffons en 1752, Les Troqueurs, puis La Coquette trompée. Les autres compositeurs français marquants de la cour sont François Giroust, qui écrit en 1775 la Messe du Sacre de Louis XVI, ainsi que François Rebel, François Francoeur, Nicolas Séjan et Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, alors qu’à Paris triomphent Gluck, Haydn, Rameau, Corrette, Philidor, Gossec, Le Sueur, Grétry ou Saint-Georges. Peu à peu d’ailleurs, la cour de Versailles devient une sinécure pour ces musiciens si leur carrière ne se déroule également dans la capitale : Mozart, lors de ce dramatique séjour de 1778 à Paris au cours duquel il refuse la charge d’organiste de la Chapelle royale, dit qu’à Versailles, « on enterre son talent et puis, qui est au service du roi est oublié à Paris ».
Les Français doivent subir la présence grandissante des musiciens allemands invités par Marie-Antoinette dès 1774 : les charges d’instrumentistes à vent incombent de plus en plus à des allemands, et, à l’exemple de Schobert autrefois, des musiciens comme Hinner, Beck, Honnauer, Wagenseil ou Martini Schwarzenberg s’installent à Paris ; même les pages de la cour s’expriment dit-on en allemand ! Et si les critiques des étrangers à l’égard de la musique française, Mozart le premier, entament les forces du dernier bastion des clavecinistes Duphly, Balbastre ou Simon, Paris demeure, selon Carracioli en 1776, « le modèle des nations ou l’Europe française ». L’architecte Patte à cette époque disait aussi : « Paris est à l’Europe ce qu’était la Grèce lorsque les arts y triomphaient : il fournit les artistes au reste du monde ». Et Voltaire à la fin de sa vie : « Louis XVI et Gluck vont faire de nouveaux français ».
Des trois livres de Simon, seul le premier comporte des pièces pour le clavecin seul, quinze sur vingt-cinq morceaux répartis en six suites, les autres étant accompagnées du violon, comme il en sera dans les deux autres ouvrages qui se composent, eux, de quatre Sonates et deux Concertos, tous en trois mouvements avec indications à l’italienne, pour le deuxième livre, et six Concerts également en trois mouvements pour le troisième, et qui sont tous les deux dédiés à la fille de Louis XV, Madame Adélaïde, excellente claveciniste qui mourra en 1800. La gravure de ces trois volumes est très soignée, et le premier comprend, outre la traditionnelle page de dédicace, un Avertissement qui fourmille d’indications propres à l’exécution au clavecin dans ses dernières années, et qui en laissent présager le déclin inévitable. L’auteur, après quelques précisions concernant les altérations des ornements, annonce qu’il a indiqué les doigtés de l’Ouverture de la 4ème suite, comportant des changements de doigts sur les notes répétées, à la manière de Scarlatti ou de Balbastre dans son Ouverture du Pigmalion de Rameau, dont l’exécution « sans cela serait extrêmement difficile, à cause de la vivacité du morceau ». C’est dire combien Simon est amateur de cette virtuosité italienne fort en vogue depuis l’édition des œuvres de Scarlatti quelques vingt années auparavant : « J’ai tâché de rassembler ici les deux genres de Musique qui partagent ordinairement et qui réunissent quelquefois les suffrages des Amateurs ; je veux dire, le goût François et le goût Italien ». A propos du toucher, Simon précise que « tous les détachés que j’ai mis sur plusieurs notes doivent être passés moèleusement… en d’autres endroits où les détachés contrastent avec des coulés, on doit prononcer un peu plus les détachés, mais toujours éviter la dureté si naturèle à un instrument dont il faut sauver le cliquetis… La douceur et l’adresse me paraissent non seulement plus sûres mais plus convenables à la nature du Clavecin. Si les Dames le touchent, il faut montrer les grâces et l’agilité de la main, sans la fatiguer ». Bien d’autres remarques sur la vitesse et la régularité du mouvement, la longueur des pièces à reprises, la netteté des agréments, sont très originales et même fondamentales pour l’exécutant d’aujourd’hui. Mais ce qui est le plus curieux, et qui rejoint son souci du cliquetis, dont bientôt le pianoforte sera exempté, c’est le désir de doubler l’instrument à cordes pincées par le violon : « au lieu de donner à l’ordinaire des Suites pour le Clavecin seul dans un même ton (ce qui m’eût fait tomber dans une sorte d’uniformité et de sècheresse qu’il convient d’éviter) j’ai cru devoir en composer quelques unes avec accompagnement de Violon. Elles en seront plus intéressantes, parceque la Mélodie, qui perd les graces de sa rondeur dans les sons désunis du Clavecin, sera soutenue par les sons filés et harmonieux du Violon ».
Deux pièces seulement rappellent l’antique Suite française : la majestueuse Allemande, La Mézangère, marquée Noblement, ainsi que la Sarabande marquée Tendrement, hommages non dissimulés à Jean-Philippe Rameau. La Magnanville se compose de deux Gavottes, dont les batteries de dixièmes à la main gauche avaient été autrefois employées par le même Rameau dans ses Cyclopes, puis par Corrette, qui prétendait en être l’inventeur dans son Livre de 1734, plus récemment dans le final de la grandiose Chaconne du Troisième Livre de 1756 de Jacques Duphly. La Tyrconell est une Pantomime : c’est un genre musical très en vogue depuis la célèbre pièce du dernier livre de François Couperin (1730) ; après lui Rameau en a composé une pour ses Pièces en concert de 1741, Foucquet dans son Deuxième Livre de 1751, Damoreau en 1754, Rameau encore dans un manuscrit de 1756 reprenant celle de son Pigmalion, enfin la plus mythique, celle de l’authentique Neveu de Rameau, Jean-François, figurant dans un livre de Pièces de clavecin datant de 1757 et aujourd’hui hélas perdu. Quant au nom de Tyrconell, c’est un titre nobiliaire porté par une très ancienne famille Talbot, anglaise d’origine normande. La D’Eaubonne est une proche parente de La Lanza du Deuxième Livre de 1748 de Duphly, tant par sa tonalité, son mouvement, sa technique d’écriture que par son traitement des différents thèmes ; une sarabande, La D’Aubonne figure dans les Pièces de violes composées par Mr Forqueray le Père, mises en pièces de clavecin par Mr Forqueray le Fils en 1747. A son propos, Simon Simon indique dans son avertissement : « La D’Eaubonne, pièce vive à la vérité, mais établie sur un chant suivi, demande moins de vitesse, parcequ’elle veut de l’expression et du sentiment dans plusieurs passages ; non que je prétende que, dans ces endroits-là, il faille ralentir le mouvement : la mesure ne doit jamais être altérée dans sa marche, à moins qu’on ne veuille changer absolument le caractère d’un Air ou d’une Pièce. Or placer un agrément, flater les sons, leur donner une sorte de molesse, tout cela doit s’exécuter sans que le mouvement de la mesure en souffre. »
La Fontaine est marquée Vif, et comporte des indications de changement de clavier correspondant à ses deux thèmes. Si La Moriceau, nom que l’on trouve également chez Balbastre en 1759, est une sorte d’hommage à Corrette dans les variations haendéliennes de La Dégourdie, aussi en fa majeur, de la Troisième Suite de 1734, la Musette, La de Nangis, n’est pas sans rappeler la naïveté de quelques pièces avec bourdon de François Couperin. L’on peut varier, et jouer sur l’octave, les deux petits Menuets intitulés La de Broglie, dédiés à un personnage très influent dans les services secrets de Louis XV, chargé, entre autres imbroglios, des tractations visant à établir le prince de Conti sur le trône polonais.
La La-Corée, sans doute la pièce la plus énigmatique de tout le volume, fait l’objet d’un commentaire dans la revue Annonces, Affiches et Avis divers du 6 août 1761 : « Ces Pièces, que l’auteur appelle modestement son coup d’essai, dans un Avertissement qui les précéde, annoncent au jugement des Amateurs éclairés, beaucoup de talent, de goût, & de connoissance du vrai caractère de l’instrument pour lequel il les a composées. Parmi plusieurs beaux morceaux de mélodie & d’harmonie que renferme son recueil, les Connoisseurs estiment particulièrement la Pièce qui commence la 5ème Suite. Elle porte le nom de La-Corée, est en mi bémol tierce mineure. L’Auteur, très jeune encore, réunit au talent de composer avec goût, le talent peu commun d’enseigner avec toute l’intelligence possible ». La tonalité de mi bémol mineur est en effet très rarement usitée à l’époque (on trouve du si bémol mineur chez Armand-Louis Couperin), et le titre garde encore son secret, à moins que le caractère exotique de son thème ondoyant et étrangement modulant ne soit une évocation d’un Orient qui était fort à l’honneur dans ces années où la Guerre de Sept Ans fit perdre à la France plusieurs de ses colonies.
Jacques Duphly, dans son Premier Livre de 1744, avait célébré une Larare tout aussi primesautière que celle de Simon, orthographiée L’Arrard, cette dernière mentionnant avec précision les changements de claviers désirés. Quant à La Le Daulceur, Simon précise à propos du mouvement dans son avertissement qu’ « elle n’est faite sur aucun chant décidé, mais sur une suite presque continue de notes harmonieuses, qui perdraient leur plus grand mérite, si elles étaient exécutées un peu moins vite qu’elles ne doivent l’être ».
Les deux Menuets d’Exaudet, ainsi que le Noël sont issus d’un Recueil de Pièces de Clavecin de Différens Auteurs, manuscrit, datant de 1766, conservé à la Bibliothèque nationale, contenant une quarantaine de pièces de clavecin, entre autres de Couperin, Haendel, Rameau, Mondonville et donc Simon. La couverture porte le nom de Mme la Marquise de Castries, et le copiste en est un certain Coulaud. Epouse de Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, la marquise de Castries était également dédicataire des Pièces de clavecin en sonates de 1745, de Louis-Gabriel Guillemin. André-Joseph Exaudet (1710-1762), premier violon de l’orchestre de Rouen, répétiteur du ballet puis violon solo à l’Opéra de Paris, avait composé une sonate en trio dont le finale était un menuet avec variations, qui devait connaître une fortune aussi durable et considérable qu’injustifiée, grâce à d’innombrables adaptations. Pierre Larousse dans son Dictionnaire de 1870 note encore ironiquement que « toutes ses compositions sont oubliées à l’exception du menuet, regardé comme le chef-d’œuvre du genre ».
C’est sur ces ouvrages de Simon Simon, dont les pièces expriment tout l’hédonisme cher à ce XVIII° siècle finissant et jubilant, que se referme le grand livre du clavecin français, qui s’était ouvert seulement à peine plus de cent ans auparavant.


JEAN-PATRICE BROSSE