ANDRE RAISON

 

            André Raison est l’un des plus importants organistes du règne de du Roi Soleil. On ne connaît avec précision ni la date de sa naissance ni celle de sa mort, qui doivent se situer respectivement dans les années 1650 et 1719. Originaire de Meaux, il étudie au séminaire de l’abbaye Sainte-Geneviève, dont il sera l’organiste titulaire de 1666 à la fin de ses jours, alors secondé par Antoine Dornel. Il aura entre-temps pris la charge de la tribune du grand couvent et collège des Jacobins de la rue Saint-Jacques, figurant parmi les maîtres de première classe auprès de Louis Marchand, François Couperin et Nicolas de Grigny, et sa renommée dépassera les frontières : Jean-Sébastien Bach empruntera au Trio en Passacaille du 2ème ton le début du thème de sa propre Passacaille et thème fugué en ut mineur de 1716. Ses deux livres d’orgue, parus en 1688 et 1714 sont les seules illustrations de son grand talent de compositeur parvenus jusqu’à nous, mais l’on sait, et son écriture légère et très ornementée en témoigne, qu’il était également claveciniste : un inventaire après décès mentionne un grand clavecin de bois de noyer posé sur un châssis de bois de noyer à colonnes torces. En outre, il déclare que l’Offerte du cinquième ton concluant son premier livre se peut toucher sur le clavecin.

            Les plus anciennes compositions françaises connues écrites pour l’orgue datent de 1531 (Livre d’orgue édité par Pierre Attaingnant), et nous ne possédons que des traces des organistes des Valois et des premiers Bourbons. Il faut attendre la publication des Hymnes et du Magnificat de Jehan Titelouze en 1623 et 1626 pour véritablement évoquer les débuts d’une école nationale. Mais à côté de pièces manuscrites isolées de Richard, Thomelin, Racquet, Du Mont, Chabanceau de la Barre, et d’un ensemble d’œuvres de Louis Couperin, c’est seulement à partir des Fugues et Caprices à quatre parties mises en partition pour l’orgue en 1660 par François Roberday, et des trois livres de Guillaume Gabriel Nivers parus au début du règne de Louis XIV (1665, 1667, 1675), que l’édition d’œuvres imprimées assurera la pérennité du répertoire. Ainsi, après les ouvrages de Nicolas Lebègue (1676, 1678 et 1685) et de Nicolas Gigault (1682 et 1685), paraît en 1688 le Livre d’orgue contenant cinq Messes suffisantes pour tous les tons de l’Eglise … composé par André Raison, organiste de la Royalle Abbaye de Saincte Geneviève du Mont à Paris. Suivront jusqu’à la mort du roi les nombreux corpus de Couperin, Boyvin, marchand, Grigny, Jullien, G. Corrette, Guilain, Du Mage, Clérambault, Dandrieu ou Dornel, en prélude à l’abondante production du siècle des Lumières.

            Comme Nivers, Raison saisit l’occasion de présenter son subtil talent de compositeur pour livrer une multitude d’informations précises et aujourd’hui fort précieuses, touchant au phrasé, à l’articulation, à l’agrémentation, au doigté, au mouvement ou à la registration. Au demeurant, ces messes peuvent faire office de Quinze Magnificat pour ceux qui n’ont pas besoin de Messes avec des Elévations toutes particulières … des Benedictus et une Offerte en action de grâce pour l’heureuse convalescence du Roy en 1687. Louis XIV avait en effet subi plusieurs interventions chirurgicales au cours de l’année précédente, et de son côté Lully devait peu après payer de sa vie le Te Deum écrit à la même intention, la gangrène ayant atteint le pied qui avait reçu un fatal coup de bâton de direction.

            Dans sa préface, Raison indique d’abord qu’il faut pour chaque pièce donner le même air que vous luy donneriez sur le Clavecin, excepté qu’il faut donner la cadence un peu plus lente, à cause de la Sainteté du Lieu, concernant les mouvements de Sarabande, Gigue, Gavotte, Bourrée, Canaris, Passacaille et Chaconne…  Ceci ne regarde bien sûr pas les pleins jeux ni les fugues, mais l’on peut aisément reconnaître un canaris dans le Glorificamus te, une gavotte dans le Domine Deus du 3ème ton, ou une gigue dans le Domine du 8ème ton. Ensuite Raison exprime clairement la fonction liturgique de ses pièces d’orgue qui est d’alterner la parole divine avec le plain-chant du chœur, et nullement de s’enchaîner à la manière d’une suite de clavecin. Sa Démonstration des Cadences, et Agrémens confirme le caractère de son inspiration, faisant de la plupart des pièces un motet de soliste accompagné comme en composaient alors Bacilly, De la Barre, Lambert, Nivers ou Lebègue, avec toutes les caractéristiques du style préclassique. Ainsi le tremblement, dont le nombre de battement se déduit de la longueur du signe, et le port de voix sont-ils souvent précédés d’une appogiature liée (appui), qui se joue avant le temps, tout comme le coulé comme cela est pratiqué dans l’admirable Elévation du 3ème  ton. Ce tremblement marque par ailleurs une césure avant sa terminaison. Purement vocal est aussi le doublement du gosier qui consiste à battre deux fois une même note sur un rythme lombard. Enfin Raison accorde une grande importance à ses éloquentes cadences, pleines de fantaisie et de grandeur : que la dernière mesure soit toujours fort longue. Il insiste sur le genre lié que doit adopter le plein-jeu ou certains récits à caractère vocal : ne point lever un doigt que l’autre ne baisse en même temps. Les Meslanges des jeux que préconise Raison confirment ceux de Nivers et des musiciens préclassiques, avec quelques originalités comme ce clairon qui se joüe aussi en basse en y meslant seulement le Bourdon de 16 pieds, avec au positif le bourdon et la flûte ou ces trios qui se peuvent exercer avec un amy qui toucherait le jeu doux.... L’un des apports considérables à la connaissance du clavier du XVIIème siècle tient aux doigtés que Raison note avec précision tout au long de sa partition, et qui participent au délicat phrasé qu’elle contient. Ainsi le pouce et le cinquième doigt sont-ils abondamment sollicités et l’emploi d’un même doigt pour plusieurs notes conjointes impose-t-il une articulation et un phrasé parfois inattendus. Mais dans toute cette complexité André Raison reste plein de sollicitude à l’égard de son interprète, cherchant à faciliter les Pièces le plus qu’il m’a esté possible, et lui accorde une certaine liberté pour telle pièce destinée au petit et gros bourdon avec le prestant qui se peut toucher sur tous les grands jeux, tel plein jeu qui peut être continué jusqu’à la fin sans la Pédalle, tel autre que l’on peut jouer à un autre endroit ou telle cadence si on veut.

            Bien qu’André Raison soit toute sa vie resté fidèle à son abbaye de Sainte-Geneviève, sans s’approcher de la Chapelle royale ni de la Cour versaillaise (la seule influence lulliste transparaissant dans le Vive le Roy des Parisiens, fastueux carrousel à la gloire du monarque), son Livre d’orgue de 1688 est un remarquable témoignage de la grandeur et de la somptuosité d’un art nouveau, conciliant l’austère splendeur du rite romano-gallican (bien qu’il n’ait jamais fait usage d’un thème du plain-chant), la palette sonore infinie d’une facture instrumentale arrivée à la perfection, et la vitalité d’une rhétorique baroque à la fois précieuse et spirituelle.               

 

JEAN-PATRICE BROSSE